jeudi 3 juin 2010— Dernier ajout mardi 8 juin 2010

Préparer et réaliser une interview

Une interview qualifie la démarche d’un journaliste qui va interroger une personne en vue ou représentative pour recueillir des informations, des explications, des opinions, et les rapporter à un public déterminé, le plus souvent au style direct.

Définition qualitative :

Quatre mots permettent de qualifier l’interview : plus, reconnaissance, confiance, maîtrise.

Plus :

  • En faire dire plus que ce que sait le lecteur : apprendre du neuf ;
  • En faire dire plus que ce qu’attend le lecteur : surprendre ;
  • En faire dire plus que ce que veut dire spontanément l’interviewé : pousser sans forcément piéger, casser le discours « ronron » des professionnels de l’interview ;
  • En faire dire plus que ce que peut dire spontanément l’interviewé : aider à formaliser celui qui n’a pas l’habitude de la parole.

Reconnaissance :

  • De l’interviewé : lui donner la parole c’est lui conférer une stature sociale, le faire exister plus.
  • Mutuelle : que l’un et l’autre se tiennent pour des interlocuteurs valables. Le journaliste-interlocuteur valable est celui qui montre qu’il représente plus que lui (qui ne questionne pas en son nom mais au nom de ses lecteurs), qui montre aussi qu’on ne peut pas lui raconter n’importe quoi, qui a préparé l’interview et connaît son sujet et s’y intéresse. L’interviewé doit sentir parce qu’on lui pose des questions idoines qu’on le reconnaît tel qu’il est.
  • De ce que dit l’interviewé : accepter ses propos, même si l’on n’est pas d’accord.
  • Du public : poser les questions qu’il poserait, montrer qu’il est là, au moins moralement.
  • Du papier : que l’interviewé se reconnaisse dans le papier.

Confiance :

Il ne s’agit pas d’un interrogatoire de police, ni d’un règlement de compte ; il y a un minimum de jugements de valeur pendant l’interview. En contrepartie, le contrat tacite prévoit que toute question peut être posée, que tout peut être dit (parfois sous la sauvegarde du « off the record »), que tout sera répété dans l’esprit plus que dans la forme. Preuve en est cette citation de Malraux à Jean Daniel : « ce n’est pas ce que j’ai dit, mais c’est exactement ce que je voulais dire ». Il faut travailler dans un esprit de collaboration à l’information du public, de travail en commun efficace.

Maîtrise :

Responsable juridiquement des propos rapportés (avec le directeur de publication), le journaliste est maître - en principe - de l’interview, du début à la fin : il choisit le personnage, le sujet, l’angle, conduit l’entretien, sélectionne les propos rapportés et décide de la forme définitive du papier. L’interviewé a cependant la maîtrise de ses propos. Il peut demander à relire, avant parution, ce qu’on lui fait dire, retoucher sans rewriter complètement, travers qu’ont beaucoup d’hommes politiques. Les interviews accordées à des quotidiens nationaux font toujours l’objet d’âpres négociations avant parution. Dans tous les cas, le journaliste et le journal ont la maîtrise du traitement définitif. Libres à eux de publier l’interview rewritée ou de choisir de ne pas la publier.

Conseils pour préparer l’interview

  • L’interviewé doit être parfaitement adapté au sujet et à l’angle choisi. S’il est lui-même l’objet de l’article, il faut rechercher immédiatement un angle original pour l’aborder (l’angle c’est le point de vue que l’on choisit de mettre en avant, le fil conducteur de l’entretien, ce sur quoi il porte à priori, l’idée forte qui va dominer l’entretien, autour de laquelle tout le reste va s’articuler - une activité spécifique, un événement, une prise de position, etc). Sauf si au cours de l’entretien, on découvre que l’angle choisi à priori ne tient pas, ou qu’un autre semble plus intéressant…).
  • Se documenter avant de prendre contact. Surfer sur Internet pour recueillir des renseignements complémentaires. Cela permet de mieux préciser l’angle et d’être plus convaincant lors de la prise de rendez-vous.
  • Avant cette demande, connaître le temps souhaitable et souhaité et l’indiquer à l’interviewé.
  • Essayer, chaque fois que c’est possible, d’établir un contact direct avec la personne pour prendre rendez-vous. Si vous passez par un service de presse ou un secrétariat, bien indiquer l’angle de l’interview, son importance.

À partir de là, vous pouvez préparer un questionnaire. On peut travailler sur trois types de questions :

  • Les questions ayant trait à l’identité de l’interlocuteur (son identité - toujours se faire confirmer l’orthographe du nom ainsi que tous ceux qui seront évoqués durant l’entretien -, son âge, sa fonction, son parcours, ses activités, ses enfants, des chiffres, etc.) ; ce sont les questions “minimales” ;
  • Les questions ayant trait à l’angle choisi ;
  • Les questions sur des spécificités, voire des anecdotes repérées à partir de la documentation. Cette dernière liste va permettre de personnaliser l’article, mais aussi, le cas échéant, en cours d’interview, de dégager un deuxième angle au cas où le premier s’avérerait ne pas fonctionner.

Efforcez-vous de lister un maximum de questions, sans vous restreindre, afin d’aborder la personne et l’angle choisi sous divers aspects. Ce questionnaire vous permettra de mieux cerner l’interview. Il vous évitera d’éventuels oublis, vous sécurisera et rassurera votre interlocuteur quant à votre professionnalisme. Durant l’interview, vous pourrez vous évader de ce questionnaire, mais au moins vous saurez qu’il peut venir à votre secours à tout moment. En fin d’interview, un rapide coup d’œil à la liste vous permettra aussi de vérifier que vous n’avez pas oublié une question importante…

Le déroulement de l’entretien

Mise en confiance :

Tout interviewé, même le plus aguerri, a peur. Car il s’agit d’une épreuve redoutable, pendant, après, et au moment de la parution du papier. Aussi faut-il le rassurer, gagner sa confiance, en se présentant, ainsi que son journal. En expliquant dans quel contexte paraîtra l’interview. Et en évoquant pendant les cinq premières minutes, des sujets de prédilection de l’interviewé, en posant des questions « faciles » afin de le détendre et de vous permettre de vous faire une première idée du personnage. Ces premiers instants sont souvent décisifs, il faut les soigner absolument !

Mise à niveau :

L’interview ayant démarré, il faut immédiatement inviter les lecteurs à entrer en scène. En effet, souvent, l’interviewé va placer la barre très haut, sans se préoccuper de ce que les lecteurs comprendront. Il faut donc éviter la langue de bois, le jargon, les propos trop techniques, etc. S’il jargonne, interrompez-le en lui faisant remarquer que ses propos risquent d’être mal compris, voire totalement incompris. Dites-lui : « j’entends, je sens ce que vous voulez dire mais nous nous adressons à des non-spécialistes. Comment pourrait-on exprimer cela autrement ? » . Si, à l’inverse, il part dans des banalités, des lieux communs affligeants… arrêtez de noter. Très vite, l’interviewé devrait comprendre le sens de ce signal, et se faire plus concret, plus précis.

Mise en question :

Durant l’interview, tout le jeu va consister à obliger (ou aider) l’interviewé à être le plus vrai possible, le plus convaincant, grâce à de constantes relances :

  • cherchez des précisions, des détails significatifs, des preuves, des contre-preuves ;
  • mettez en évidences les contradictions internes de son discours ;
  • comparez le discours tenu aux faits que vous connaissez ;
  • demandez des arguments supplémentaires.

Mise en histoire, le cas de l’interview-portrait :

Si l’interviewé est le sujet de l’interview, vous pouvez aussi vous positionner comme un confesseur : proposer à l’interlocuteur de “raconter l’histoire” liée à l’angle choisi, car il se sentira vraisemblablement plus à l’aise dans un mode narratif que démonstratif. Soit :

  • laissez le raconter son histoire peut apporter des éclairages nouveaux ;
  • ayez cependant sa liste de questions sous les yeux et saisir la balle au bond ; s’il mentionne brièvement tel ou tel aspect lié à cette liste, demandez-lui d’approfondir ;
  • posez lui, ensuite, des questions complémentaires. Enfin, pour les thèmes spécifiques à l’interlocuteur, mais qui ne sont pas directement liés à l’angle, posez également les questions à la fin de l’interview, sauf :
  • Si l’interviewé, en racontant son histoire, évoque brièvement telle ou telle anecdote (lui demander alors de la développer) ;
  • Si l’angle initial s’avère peu pertinent, et qu’il convient de changer de direction en cours d’interview.

Cinq dernières minutes : Pour terminer l’entretien, n’attendez pas qu’on vous mette à la porte. Dès que vous pensez avoir suffisamment de matière, demandez à votre interlocuteur s’il voit quelque chose d’important à rajouter. Si, à l’issue de l’entretien, l’interviewé réclame communication du papier, essayez d’y échapper en arguant des délais de parution. Sinon, ne lui transmettre que ces propos, pas l’habillage de l’article.

La prise de notes, Quelques conseils

  • Prenez en note le maximum de choses. Pour ce faire, il faut écrire vite… et pouvoir facilement se relire. Utilisez donc des abréviations (bcp pour beaucoup ; ex pour exemple, etc.), supprimez les mots inutiles (verbes auxiliaires, articles définis, etc.) et si la personne se répète, ne prenez pas en note plusieurs fois des propos déjà tenus.
  • Rapportez le plus fidèlement possible les propos de la personne afin de pouvoir la citer mot à mot.
  • Notez également des impressions, des sensations que vous éprouvez au moment de l’interview (une phrase dite avec émotion, des rires, etc.).
  • Quand la personne cite un nom propre (nom d’une personne, d’un lieu, etc.), demandez lui de préciser l’orthographe.
  • Notez, enfin, des idées fugitives qui vous parcourent l’esprit au fur et à mesure de l’interview (idée d’un titre qui caractériserait bien la personne, question supplémentaire à lui poser que vous n’auriez pas pris en note, etc.). Vous pouvez également souligner, au fil de la prise de notes, des propos qui vous semblent particulièrement intéressants pour votre article.
Ces conseils proviennent de la fiche de Anne Dhoquois « Préparer, réaliser et rédiger une interview ».

http://creativecommons.org/licenses/by-nc-sa/2.0/fr/deed.fr

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